LA BINARITÉ SEXUELLE : LA VÉRITÉ QU’ON VEUT FAIRE TAIRE

Critique de la publication « La propagande anti-genre fait des victimes » de Michel Dorais

Critique faite par François Chapleau, professeur émérite, Université d’Ottawa

Lien à la publication de Michel Dorais : https://www.facebook.com/share/p/1BSZWBzVcK/


Résumé de la critique

Ce texte de Michel Dorais montre à quel point la question du sexe et du genre est devenue un sujet explosif, où la diabolisation remplace la discussion raisonnée. Ma critique ne vise pas les personnes trans, mais la façon dont ce discours présente la défense du sexe binaire comme une position extrémiste, mélange sexe et genre et empêche un vrai débat fondé sur les faits, notamment sur les droits des femmes fondés sur le sexe et la qualité de l’éducation.

PARTIE 1


1. SEXE BINAIRE : QUAND LA DISQUALIFICATION REMPLACE LES ARGUMENTS

    Le texte de Michel Dorais délégitime moralement toute approche qui considère le sexe comme fondamentalement binaire. Pour ce faire, il associe cette position à une « idéologie anti‑genre » qualifiée de « pernicieuse », « réactionnaire » et « obscurantiste », qu’il rattache à un « projet ultraconservateur » impliquant « des confessions religieuses anti‑LGBTQI+, des adeptes de l’extrême droite et des suprémacistes masculinistes blancs, profondément antiféministes ».

    Donc, défendre l’idée que « le sexe est réel et binaire » est présentée en quelques mots comme appartenant au « camp du Mal », plutôt dans le cadre d’une position discutable et discutée.

    Cette façon de procéder n’est pas anodine : elle produit au moins trois effets problématiques.

    1.1 Verrouiller le débat en diabolisant l’adversaire

      D’abord, ce vocabulaire sert à verrouiller la discussion : qui osera encore défendre sereinement la réalité binaire du sexe, si cette simple affirmation vous range aussitôt parmi les « réactionnaires » ou les « extrémistes » ?

      Présenter l’adversaire comme moralement inacceptable permet de clore le débat sans jamais avoir à démontrer que ses thèses sont fausses. Il suffit de suggérer qu’elles sont du « mauvais côté de l’histoire » ou alignées sur des politiques réactionnaires. Autrement dit, coller l’étiquette « ultraconservateur », « réactionnaire » ou « anti-genre » tient lieu d’argument.

      Pourtant, critiquer l’idée que le sexe serait un continuum plutôt que binaire, ou refuser que l’« identité de genre » prime systématiquement sur le sexe en droit, ne devrait pas suffire à faire d’une personne un ennemi des droits humains. On peut très bien rejeter des lectures militantes de la biologie sans être religieux, d’extrême droite ou antiféministe. C’est mon cas.

      1.2 Remplacer les arguments par le soupçon

        Ensuite, ce type de vocabulaire remplace l’argument par le soupçon. Au lieu de se demander :

        Qu’est‑ce que le sexe ? Qu’est‑ce qu’un organisme mâle ou femelle ? Quelles sont les conséquences juridiques à en tirer ? On se concentre sur une autre question : « Quel est le projet politique caché de mon interlocuteur ? »

        La binarité sexuelle n’est alors plus un sujet de discussion, mais un marqueur moral : si vous la défendez, c’est que vous êtes du « côté sombre de la Force ». C’est une manière pratique d’éviter d’avoir à montrer, faits à l’appui, que le sexe ne serait pas binaire. Les arguments ne font pas face à des contre-arguments, mais sont remplacés par des accusations de nourrir un programme politique « réactionnaire » ou « anti-trans ». On passe alors de la question scientifique « le sexe est-il binaire ? » à un procès d’intention moral et politique, ce qui rend impossible un désaccord scientifique de bonne foi.

        1. 3 Inverser la charge morale au détriment des droits des femmes

        Enfin, cette rhétorique renverse la charge morale. Celui qui défend une conception binaire du sexe se retrouve accusé de « cruauté » et de vouloir « supprimer des droits ». Pourtant, une grande partie du débat porte justement sur les droits qui risquent d’être menacés si l’on efface la réalité du sexe — au premier rang, les droits des femmes.

        Est‑il vraiment évident que le seul chemin vers le respect des minorités passe par une déconstruction malhonnête de la notion de sexe ? Non. Et tant que l’on répondra aux arguments par des insultes, on se privera de la seule chose qui puisse réellement faire progresser la réflexion : un débat ouvert, rigoureux et honnête.


        2. SEXE BINAIRE ET GENRE SUBJECTIF : DISTINGUER DEUX NIVEAUX D’ANALYSE

        Au cœur du désaccord se trouve une confusion constante entre sexe et genre, qui sont pourtant des notions distinctes et ne relèvent pas du même registre.

        Selon Michel Dorais, la binarité du sexe « ne reflète nullement ce que dit la recherche pluridisciplinaire sur la sexualité et sur l’identité ».

        Il ajoute : « Plutôt que de concevoir les variations observables chez les êtres humains comme une preuve que le système binaire est dépassé ou du moins critiquable, les anti-genres interprètent ces manifestations comme des anomalies ou des déviances prétendument menaçantes. »

        Or, en biologie, le sexe ne se définit ni par un rôle social ni par un sentiment d’appartenance. Chez les organismes à reproduction sexuée, il se définit par le type de gamètes potentiellement produits : les mâles produisent de petits gamètes mobiles (spermatozoïdes), les femelles de gros gamètes immobiles (ovules) [1].

        L’être humain n’échappe pas à cette organisation gamétique. Ce paramètre fondamental oriente, de façon ordonnée et séquentielle, le développement de l’architecture sexuée : gènes, gonades, hormones, organes génitaux internes et externes, puis caractères sexuels secondaires. Comme dans tout domaine biologique, il existe des variations et des anomalies, rares et complexes, qui peuvent parfois rendre l’identification du sexe plus difficile. Mais ces variations ne créent pas un « troisième sexe » reproductif et n’excluent pas leurs porteurs de la binarité sexuelle : elles s’inscrivent dans la diversité des mâles et des femelles. Ces personnes demandent attention, soins et respect, mais n’invalident pas la structure binaire du vivant.

        Contrairement à ce qu’affirme Dorais, il n’y a rien de « menaçant » ni de « dépassé » dans cette réalité. Comme toute proposition scientifique, elle reste critiquable en principe. Toutefois, elle n’a jamais été réfutée : on n’a jamais découvert de troisième type de gamète ni de troisième catégorie de sexe reproductif.

        Affirmer que le sexe humain est binaire n’est donc pas une opinion politique, mais la description de la manière dont l’humanité — comme plus d’un million d’espèces animales et végétales à reproduction sexuée — se perpétue depuis des temps immémoriaux.

        Le genre, lui, est propre à l’humain et relève d’un autre plan. Il désigne des rôles sociaux, des attentes, des styles et des façons de se présenter et d’exprimer sa personnalité, ainsi que des vécus intimes : se sentir homme, femme, les deux, ni l’un ni l’autre, ou en tension avec les normes associées à son sexe. Je ne discuterai pas de cette notion d’identité ici (il y aurait beaucoup à dire), mais je suis d’accord qu’il est souhaitable que chacun puisse respirer dans cet espace sans être écrasé par les stéréotypes.

        Cela ne change toutefois pas la structure du rapport entre sexe et genre. On peut parler du sexe sans évoquer le genre, mais on ne peut pas parler du genre sans présupposer l’existence de sexes distincts. Le genre est une modulation culturelle et subjective de réalités corporelles sexuées préexistantes.

        Lorsque Michel Dorais mobilise la sociologie, l’anthropologie, la philosophie ou l’histoire pour complexifier ou déconstruire la binarité du sexe, il laisse entendre que les sciences humaines révéleraient la « vraie nature » du sexe, comme s’il n’était qu’une construction sociale. En réalité, les sciences humaines devraient s’appuyer sur une donnée matérielle qui nous est propre et qui précède notre existence en tant qu’espèce de près d’un milliard d’années : l’existence de deux sexes fondés sur deux types de gamètes. On peut débattre sans fin du genre ; la base biologique, elle, demeure stable.


        PARTIE DEUX

        3. VARIATIONS, DÉTERMINISME ET HONNÊTETÉ SCIENTIFIQUE

        Autre confusion dans le texte de Michel Dorais : assimiler la reconnaissance de la binarité sexuelle à du « déterminisme biologique » ou à de « l’essentialisme ». Ainsi, Michel Dorais affirme que : « L’idéologie anti-genre est pernicieuse. Elle propose une vision essentialiste (notre identité serait préinscrite dans notre corps, donc immuable). »

        Cette accusation est sans fondement. La biologie, la psychologie, la génétique comportementale et les neurosciences s’accordent sur un point : nos personnalités, tempéraments et orientations sexuelles résultent d’interactions complexes entre facteurs héréditaires et environnementaux. Aucun scientifique sérieux ne soutient que tout serait biologiquement déterminé ni que tout serait purement social [2].

        Dire que le sexe a des implications sur le corps — masse musculaire, densité osseuse, métabolisme, risques de santé — est incontestable et au cœur de la pratique médicale. Affirmer qu’il existe, en moyenne, des différences dans certains comportements ou préférences entre les sexes n’a rien « d’obscurantiste » : c’est tenir compte des données.

        Les travaux souvent mobilisés pour contester la binarité du sexe ou les différences moyennes entre les sexes montrent surtout que les distributions de traits se chevauchent, qu’elles sont complexes, et qu’il n’existe pas deux « essences » psychiques totalement étanches liées aux sexes. Rien de nouveau ici.

        Rien de cela n’abolit le fait que les humains naissent clairement mâles ou femelles, et que ces catégories structurent de larges pans de la vie biologique et sociale.


        4. SEXE, DROITS DES FEMMES ET CONFLITS DE LÉGITIMITÉ

        « L’idéologie anti-genre produit de la cruauté. Le nombre de ses victimes est sous-estimé. Les premières cibles sont les personnes trans et non binaires. Toutes les personnes LGBTQI+ sont ensuite visées […]. » écrit Michel Dorais.

        Mais présenter la binarité sexuelle comme relevant d’une « idéologie anti‑genre » qui « produit de la cruauté » ne change rien au réel. Un fait ne disparaît pas parce que, supposément, il « blesse ». Ce chantage émotionnel n’a pas sa place dans un débat sain.

        Reconnaître que le sexe est binaire, comme donnée matérielle, et distinguer cela de la pluralité des identités de genre, ce n’est pas mener un projet politique hostile aux personnes trans : c’est simplement décrire la réalité.

        Michel Dorais passe aussi sous silence un point essentiel : les conséquences concrètes de l’effacement de la catégorie « sexe » au profit du sexe auto‑déclaré.

        L’histoire des droits des femmes est celle d’une classe de sexe : la moitié de l’humanité dont le corps — capacité de grossesse, vulnérabilité physique relative, sexualisation constante — a servi de support à une domination spécifique. L’avortement, la contraception, les politiques de santé reproductive, les statistiques sur les violences sexuelles, les refuges, les sports féminins et certains espaces non mixtes se sont construits sur cette réalité matérielle. La nier est une insulte aux femmes.

        Si, au nom de la lutte contre la « propagande anti‑genre », on redéfinit le mot « femme » uniquement en fonction d’un ressenti, plusieurs problèmes apparaissent :

        – dans les refuges et espaces non mixtes, laisser entrer des hommes s’identifiant comme femmes, sans tenir compte du sexe, peut générer un sentiment d’insécurité et favoriser des abus ;
        – dans le sport féminin, ignorer les avantages physiques liés au développement dans un corps mâle fausse les compétitions et efface les performances féminines ;
        – dans les statistiques de santé et de violence, confondre sexe et genre empêche de mesurer précisément les inégalités (violences conjugales, charge reproductive, etc.).

        Ces tensions ne justifient ni la discrimination ni l’insécurité envers les personnes trans. Elles montrent que plusieurs catégories de droits légitimes peuvent entrer en collision. Les droits des femmes ne sont pas de simples paramètres à moduler, et ce n’est pas parce qu’elles sont numériquement majoritaires qu’on peut les traiter comme si leurs droits étaient secondaires.

        Les politiques publiques ont donc un double devoir : protéger les minorités de genre contre la violence et la discrimination, tout en préservant les distinctions basées sur le sexe, notamment en santé, en reproduction, en statistiques, en sport de haut niveau et dans certains espaces réservés aux femmes. Le fait que Dorais ne discute jamais ces conflits, au nom de la lutte contre une supposée « idéologie anti‑genre », a pour effet d’affaiblir, sans le dire, des droits ancrés dans la réalité du corps féminin.

        Les femmes ont donc pleinement le droit de se révolter contre des décisions politiques qui briment leurs droits (par exemple, l’art. 70.1 du Code civil).


        • ÉCOLE, IDENTITÉ ET VÉRITÉ : PROTÉGER LES ENFANTS SANS BROUILLER LA BIOLOGIE

        Michel Dorais insiste, à juste titre, sur l’importance d’écouter les récits, émotions et identités plurielles des personnes. Il rappelle que « [l]’on ne peut comprendre les êtres humains qu’en prêtant oreille à ce qu’ils ont à révéler d’eux-mêmes. Nous ne pouvons être classifiés uniquement de l’extérieur, comme si nous étions des objets. »

        Je souscris à cette idée : on ne peut pas traiter les personnes comme de simples objets de classification. Mais cette écoute ne peut pas, à elle seule, redéfinir la réalité binaire du sexe.

        Un adulte peut dire « je me sens femme » tout en étant biologiquement mâle. Ce malaise appelle une réponse qui doit s’élaborer dans un cadre médical et éthique rigoureux. Rien n’oblige pour autant à déclarer que ce corps est devenu femelle ni à exiger que tous parlent comme si c’était le cas. L’identité déclarée ne modifie pas la structure reproductive d’un organisme ; elle peut changer sa place dans le monde social.

        En éducation, cette distinction est cruciale. On ne protège pas les enfants en brouillant la biologie. On doit leur dire que l’espèce humaine comprend deux sexes, mâle et femelle, et que la reproduction repose sur cette dualité ; qu’il existe des hommes et des femmes très variés dans leurs manières d’être, et que cela doit être respecté et valorisé. On doit leur dire également que certaines personnes vivent un profond décalage identitaire avec leur sexe, et que cette souffrance mérite du respect.

        Mais on ne doit pas leur dire, comme on le fait présentement, que le sexe serait surtout une affaire de ressenti, qu’on « choisit » son sexe, et que la distinction mâle/femelle ou l’hétérosexualité serait une « construction » oppressive. Ce serait un mensonge présenté comme un progrès moral.

        Les récits de soi sont au cœur de l’expérience humaine, mais la science ne s’y réduit pas. On ne détermine pas la masse de la Terre ou la structure de l’ADN à partir de ressentis ; on ne redéfinit pas davantage les catégories biologiques fondamentales sur la base de vécus, aussi poignants soient‑ils.

        Défendre la réalité binaire du sexe n’est pas équivalent à mener une croisade « anti‑genre ». Ce genre de discours est contre-productif. Défendre cette réalité binaire, c’est rappeler que la vérité ne se négocie pas au gré des sensibilités, même légitimes. On peut exiger la protection pleine et entière des personnes trans et non binaires, condamner toutes les violences, lutter contre les discriminations, sans cesser de dire ce qu’est un mâle et ce qu’est une femelle et pourquoi cette différence est importante.

        Le désaccord avec Michel Dorais porte sur la façon d’articuler les faits biologiques, les droits individuels et les choix collectifs. Nous sommes des organismes sexués, complexes et libres, dont l’identité se construit à l’intersection d’un corps, d’une histoire, d’une société et d’un environnement. Reconnaître que ce corps est fondamentalement mâle ou femelle n’enlève rien à la richesse de cette identité ; c’est, au contraire, la condition pour que le débat reste ancré dans le réel.


        Références

        [1] Dawkins, R. (2023). « Is the male–female divide a social construct? » Substack. https://richarddawkins.substack.com/p/is-the-male-female-divide-a-social

        [2] Pinker, S. (2002). The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature. New York: Viking.



        Laisser un commentaire

        Portrait de François Chapleau.

        Lors de ma carrière universitaire de plus de 30 ans, en plus de mon programme de recherche, j’ai donné des cours sur une variété de sujets à des milliers d’étudiants. Parmi ceux-ci : la biologie évolutive, l’écologie et l’anatomie comparée des vertébrés, incluant un cours spécifiquement sur l’humain. Le concept de sexe binaire (mâle et femelle) est omniprésent et fondamental dans tous les cours et tous les programmes de recherche en biologie.

        Lire la suite

        Vidéos

        image link video 1

        image link video 2

        image link video 3

        image link video 4

        image link video 5