À PROPOS DES CRITIQUES DE MICHEL DORAIS SUR LE RAPPORT DU COMITÉ DE SAGES ET SUR LA BINARITÉ DU SEXE

François Chapleau, professeur émérite, Département de biologie, Université d’Ottawa

Dans son récent texte Panique autour de la transidentité (https://www.facebook.com/share/p/1ALU4iKdxY/), Michel Dorais affirme que le rapport du Comité des sages sur l’identité de genre serait biaisé, non scientifique et dangereux. Selon lui, le comité imposerait une vision idéologique du sexe, nierait l’existence de la diversité sexuelle et alimenterait une panique morale aux conséquences graves pour les personnes trans et non binaires. Le rapport montre plusieurs carences que je ne discuterai pas ici. Mais, les affirmations de Dorais sont graves. Elles méritent donc d’être examinées avec rigueur.

En examinant attentivement son texte, il est manifeste que Dorais ne réfute pas vraiment le rapport. Il le disqualifie et nuit, ce faisant, à la tenue d’un débat productif sur ce sujet.    

Tout d’abord, Dorais affirme que la définition biologique et binaire du sexe est fautive, rétrograde et militante. Pourtant, en biologie, le sexe repose sur une réalité simple et robuste : l’organisation reproductive. Il existe deux types de gamètes, et donc deux sexes. Les différences entre les sexes sont, en très grande partie, le résultat de l’évolution de nos rôles reproducteurs respectifs sur des milliers de générations. Cette définition n’est ni idéologique ni nouvelle. Elle structure encore aujourd’hui la biologie et la médecine. La qualifier de « geste militant » ne la rend pas fausse, mais cela permet simplement d’éviter le débat.

Puis, Dorais invoque des « standards québécois, canadiens et internationaux » basés sur des définitions juridiques ou administratives qui relèvent de choix politiques pour réfuter la binarité. Présenter ces standards comme des évidences indiscutables revient à transformer des orientations institutionnelles en vérités scientifiques, et à délégitimer toute position divergente. Que ce soit bien clair, aucune loi ou ressenti n’a d’emprise sur la vérité factuelle qu’est la binarité sexuelle. Celle-ci existe depuis plus d’un milliard d’années, est observée dans la très grande majorité des plantes et des animaux et persistera bien après l’extinction de notre propre espèce.

Le cœur du problème se situe dans une confusion persistante entre sexe et genre que Dorais perpétue dans ce texte et ailleurs. Par exemple, il intègre dans la définition du sexe des éléments subjectifs, tels le ressenti, la conscience de soi, l’« appartenance ». Ces éléments sont importants, mais ils ne peuvent pas modifier une catégorie biologique stricte ancrée dans la biologie et la réalité. Ces dimensions subjectives relèvent du genre, non du sexe biologique. Distinguer le sexe du genre n’équivaut pas à nier l’existence des personnes trans, à contester leur dignité ou à refuser leurs droits. Cela vise à maintenir une distinction conceptuelle indispensable à toute discussion claire et productive.

Reconnaître une réalité biologique n’efface pas des « personnes ». La binarité ne nie pas les parcours individuels, pas plus que le fait de reconnaître l’existence du vieillissement efface les jeunes. Les droits, la protection contre la discrimination et la reconnaissance sociale des personnes trans et non binaires ne dépendent pas d’une redéfinition du sexe biologique.

L’argument des variations ou anomalies du développement sexuel (intersexes) est invoqué pour contester la binarité du sexe. Encore là, le raisonnement ne tient pas. L’existence de situations atypiques ne supprime pas la structure générale. Les personnes intersexuées existent dans un cadre sexuel binaire, et non pas en dehors de celui-ci. La difficulté très rare d’identifier le sexe d’une personne touchée par une anomalie sévère ne remet pas en question le fait qu’il n’y a que deux sexes.

Le texte de Dorais présente le sexe comme une notion multidimensionnelle : sexe chromosomique, hormonal, gonadique, anatomique, assigné, vécu. Cette présentation donne l’impression que le sexe serait une addition de critères indépendants pouvant diverger librement. Cette variabilité réfuterait l’idée d’une simple binarité des sexes. Or, il n’en est rien. Ces éléments sont des indicateurs, parfois variables, mais toujours convergents d’un même système biologique qui a le potentiel de produire de petits gamètes (mâles) ou de gros gamètes (femelles). Dans l’immense majorité des cas, ces éléments s’alignent. Et lorsqu’ils ne s’alignent pas, on parle de variation du développement, pas de sexes distincts. D’ailleurs, les chercheurs en biologie et dans les sciences de la santé ont compris depuis longtemps que la variation de la biologie sexuelle s’explique plus facilement lorsqu’on l’examine à l’intérieur des deux sexes.

Enfin, Dorais dramatise systématiquement les conséquences de toute position qui ne correspond pas à la sienne. Le rapport du Comité des sages est assimilé, sans nuances, au trumpisme, à une montée de la violence et à une négation de droits fondamentaux. Ce sophisme d’association sert à disqualifier moralement l’adversaire, non à analyser ses propositions. Critiquer certaines revendications ou maintenir une distinction entre sexe et genre n’équivaut pas à promouvoir la discrimination ou la haine.

Aussi, qualifier toute préoccupation concernant les conflits possibles entre droits fondés sur le sexe et droits fondés sur l’identité de genre de « panique morale » est non fondée et contre-productive pour trouver des solutions équilibrées. D’ailleurs, ces tensions sont réelles, et elles ne disparaitront pas, dans des domaines concrets, comme les écoles, le sport, les toilettes, les refuges, les prisons, les vestiaires, la cueillette de données statistiques, la médecine, etc. Elles affectent les femmes, les enfants et les homosexuels.  

Aussi, Dorais accuse le comité de fermer le débat et il présente sa propre vision comme la seule conforme à la science, aux droits de la personne et à la réalité. Toute dissidence est qualifiée d’ignorance, de préjugé ou de militantisme déguisé. Ce n’est pas ainsi que l’on favorise un débat éclairé et démocratique.

D’ailleurs, au niveau des droits de la personne, il faut rappeler que la Charte canadienne des droits de la personne (Art. 28) stipule que : « les droits et libertés qui y sont mentionnés [dans la charte] sont garantis également aux personnes des deux sexes ». Cette expression provient de la traduction du même article qui stipule « male and female persons », des termes indéniablement associés au sexe biologique. Ainsi, si jamais la Cour suprême se voit un jour dans l’obligation de définir ce qu’est une femme, il y a fort à parier qu’elle en viendra à la même conclusion qu’au Royaume-Uni et qu’elle statuera que le mot « femme » désigne le sexe biologique.

Finalement, le véritable enjeu n’est pas de savoir si les personnes trans existent — elles existent. Il n’est pas non plus de savoir si elles méritent respect et protection — elles les méritent et sont protégées de la discrimination par nos Chartes. L’enjeu est de savoir si l’on peut encore discuter de la définition du sexe, de ses usages juridiques et de ses implications sociales, sans être disqualifié moralement.

À cet égard, le rapport du Comité des sages est décevant. Mais le réduire à une entreprise idéologique dangereuse relève davantage de la rhétorique que de l’analyse. Un débat sérieux exige l’acceptation du désaccord et le refus de transformer toute divergence en faute morale. C’est précisément ce que la critique de Michel Dorais ne parvient pas à faire.



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Portrait de François Chapleau.

Lors de ma carrière universitaire de plus de 30 ans, en plus de mon programme de recherche, j’ai donné des cours sur une variété de sujets à des milliers d’étudiants. Parmi ceux-ci : la biologie évolutive, l’écologie et l’anatomie comparée des vertébrés, incluant un cours spécifiquement sur l’humain. Le concept de sexe binaire (mâle et femelle) est omniprésent et fondamental dans tous les cours et tous les programmes de recherche en biologie.

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